«Mauvais œil»: plongée dans les superstitions médiévales
Ici Beyrouth•2024-07-14 14:00
L’historienne Béatrice Delaurenti, maître de conférences à l’École des hautes études en sciences sociales, s’interroge sur la question du mauvais œil, qui va bien au-delà de la croyance populaire, mais a également suscité le questionnement des savants de l’époque et ce durant trois siècles.
Mauvais œil: une histoire de fascination
À cette époque, on ne l’appelle pas mauvais œil, mais fascination. La puissance nocive du regard, capable de détruire des récoltes ou de tuer, mobilise les connaissances scientifiques et philosophiques du temps, entre le douzième et le quinzième siècle. En effet, ce que nous considérons comme un ensemble de croyances et de pratiques qui serait universel, sans le contextualiser, a aussi été «objet de connaissance» et constitué «le point de départ d’une réflexion savante». Le livre de Béatrice Delaurenti s’attache à creuser la question sous différentes perspectives. Son étude, menée sur trois siècles, privilégie une «durée moyenne, entre temporalité microhistorique et temps long». Les textes d’Avicenne et d’Algazel, dans la seconde moitié du douzième siècle, ont suscité l’attention des savants de l’époque. Ensuite, le «virage magique et démonologique» dans les années 1440, a conduit à un durcissement des positions des théologiens, en ce qui concerne l’usage de la magie. Mais au cours de ces trois siècles, le sujet de la fascination et du pouvoir de l’âme en dehors du corps a passionné environ 70 auteurs et généré près d’une centaine de textes. Pour Béatrice Delaurenti, leurs recherches constituent «le plus volumineux corpus doctrinal sur le sujet connu depuis la longue durée.»
Le terme de fascinatio apparaît de manière récurrente sans pour autant donner lieu à une définition précise. La description du phénomène fait appel à une multiplicité de textes constituant le patrimoine commun sur ce sujet, au centre duquel émerge la doctrine du pouvoir de l’âme en dehors du corps, qui circule en Occident par l’entremise de deux traductions, de l’arabe au latin, d’un texte d’Avicenne et d’un autre d’Algazel. Ces deux textes, datant du onzième siècle, ont été traduits au même moment à Tolède par la même communauté de traducteurs, dans les années 1152-1166, et ont été très diffusés.
Deux penseurs arabes, Avicenne et Algazel, et leur diffusion en Occident
Dans un premier temps, Béatrice Delaurenti détaille les principaux aspects de la théorie de l’âme d’Avicenne et la manière dont il envisage les liens entre l’âme et le corps, qu’il conçoit sur le modèle du macrocosme et du microcosme, avant d’étendre ce modèle aux liens entre l’âme et les corps étrangers. À partir de là, il montre comment l’âme agit sur le monde extérieur et développe la doctrine de son pouvoir en dehors du corps. Il évoque «l’opération de l’œil qui fascine et de la faculté estimative qui effectue», deux principes actifs ou médiums qui rendent opérante la fascination. Il relie ensuite fascination et prophétie qui, selon lui, constituent les deux faces d’un même processus: «Ce sont deux opérations corporelles conduites par l’âme en dehors du corps propre, sans médiation corporelle.»
L’ouvrage d’Algazel, Somme de théorie philosophique, consacre un chapitre à la cause des miracles, dans lequel il résume la théorie d’Avicenne. Algazel explique que l’âme humaine exerce une action en dehors du corps et qu’elle peut «imprimer une forme dans la matière du monde», qu’il s’agisse de provoquer la pluie en créant un nuage ou d’exercer son pouvoir sur le corps conjoint, avant de décrire son pouvoir en dehors du corps à travers la question du fascinateur et du prophète. Algazel dit globalement la même chose qu’Avicenne, mais on constate un décalage entre leurs deux propositions, notamment en ce qui concerne la notion de miracle.
Les relais occidentaux
Béatrice Delaurenti s’intéresse ensuite à l’appropriation de cette pensée par les auteurs occidentaux, imprégnés de la lecture de la Bible, qui contient de nombreux versets sur la puissance du regard. Le champ lexical de la fascination, plutôt rare, intervient de façon importante dans un passage de la Vulgate, l’Épître aux Galates, de Saint Paul, où l’emploi du latin fascinare constitue une traduction du grec baskaino, qui signifie à la fois «blesser quelqu’un par le mauvais œil» et l’envier. Cet emploi a été commenté, à la suite de Jérôme Stridon, par de nombreux exégètes, à l’origine de la conception médiévale du mauvais œil. La littérature antique a pour sa part constitué un réservoir d’exemples concrets de ce dernier pour les auteurs du Moyen-Âge, la fascination s’incarnant à travers un certain nombre de figures comme le basilic, le loup, l’agneau ou la femme. Lecteurs d’Aristote, Ovide, Pline, Virgile ou Isidore de Séville, les savants médiévaux ont eu aussi recours aux encyclopédies et aux recueils d’exempla servant à la prédication. Mauvais œil analyse l’influence exercée par Le livre deschoses naturelles d’Alexandre Neckham, qui s’interroge sur la fascination dans le chapitre consacré à la vue. Des encyclopédies postérieures comme celle de Barthélémy l’Anglais, Thomas de Cantimpré et Vincent de Beauvais reprennent les mêmes exemples, mais de façon réduite et descriptive. La reprise de ces motifs par les exempla des prédicateurs attestent de leur importance hors des cercles savants. Les écrits de Guillaume de Conches et des maîtres de Salerne ont également permis de lire la proposition d’Avicenne à partir de 1230. Les textes salernitains permettent d’appréhender la constitution d’un lexique de la fascination, employé surtout par rapport au regard, avant de limiter la fascinatio à ce dernier.
Des pratiques de fascination
Après avoir abordé les difficultés à appréhender les pratiques, le mauvais œil ne s’observant pas, Béatrice Delaurenti tente d’en retrouver les traces à travers quatre modalités, «se protéger, condamner, raconter et mettre en relation».
De nombreuses enquêtes ethnographiques sur le mauvais œil ont permis d’identifier les pratiques de protection, ou les rituels à visée prophylactique ou thérapeutique, objets, amulettes, formules, dont on peut repérer des traces dans l’iconographie et l’architecture médiévales, comme le pendentif en corail. On trouve aussi des charmes, ces rituels d’incantation figurant dans des traités anonymes, mais ils ne visent pas directement le mauvais œil. Un certain nombre de textes comme le Didascalion d’Hugues de Saint-Victor condamne la magie et ses pratiques, sans se référer au lexique de la fascination. Il n’apparaît pas non plus dans divers autres textes, ce qui semblerait indiquer que le mauvais œil n’a pas été réprimé au Moyen-Âge par l’Église. En ce qui concerne les textes littéraires, un autre problème se pose, la vaste étendue du champ et la question récurrente: «où chercher?» Béatrice de Laurenti mentionne trois figures féminines présentes dans certains textes, que l’on pourrait associer au mauvais œil, la vetula, une petite vieille responsable des récits de fascination, la «femme experte» qui protège et avertit de ses dangers et, enfin, la femme qui, lorsqu’elle a ses règles, projette sur le miroir un nuage de sang. L’autrice montre comment ces trois figures s’éclairent l’une l’autre.
Réappropriation et réinterprétation d’un corpus théorique
La seconde partie du livre s’attache à analyser la manière dont les savants médiévaux interprètent la fascination et, comment, dans les universités médiévales, la réflexion s’élabore à partir d’une matrice, la doctrine du pouvoir de l’âme en dehors du corps. Cette doctrine originelle se trouve filtrée, tronquée, décontextualisée. Béatrice Delaurenti analyse cette circulation d’une théorie en interrogeant d’abord le pôle négatif de la réception, marqué par des stratégies d’évitement ou des fins de non-recevoir. Elle interroge ensuite les formes de transmission puis d’aménagement, en confrontant fascination et philosophie naturelle. Enfin, elle montre comment cette doctrine est enseignée, se référant en particulier à l’ambition pédagogique de Jacques de Forli.
Un ouvrage très riche, érudit, qui fait émerger trois siècles de débat sur un sujet inédit. Le livre de Béatrice Delaurenti montre que le mauvais œil ne se limite pas à un ensemble de croyances et de pratiques populaires, mais a suscité de profonds débats philosophiques et théologiques, et montre l’extension de cette question à divers domaines scientifiques, comme la médecine. L’histoire de la réception du Traité sur l’âme d’Avicenne permet de comprendre la circulation des idées dans l’Occident médiéval, le rôle joué par les philosophies grecque et arabe et le rôle de la théologie. Un livre stimulant pour l’intelligence, d’abord fait pour les chercheurs, mais qui passionnera aussi tous ceux qui s’intéressent à l’histoire des idées.
Alors que l’Iran et les États-Unis renouent prudemment le fil des négociations à Oman, la perspective d’une désescalade reste indissociable d’un rapport de force militaire. Au cœur de cette tension entre parole diplomatique et puissance armée, un mot s’impose: «arsenal».
Après des mois où l’hypothèse d’un affrontement militaire entre les États-Unis et l’Iran dominait le paysage, des négociations indirectes se sont tenues vendredi à Oman. Le président américain Donald Trump a salué de «très bonnes» discussions avec Téhéran, affirmant que les négociations allaient se poursuivre dès le début de la semaine prochaine. De son côté, le chef de la diplomatie iranienne Abbas Araghchi a évoqué une «atmosphère très positive».
Cependant, l’ombre de l’arsenal militaire plane sur la diplomatie balbutiante.
D’une part, Washington maintient la pression par de nouvelles sanctions et déploie une force navale conséquente dans le Golfe. D’autre part, l’arsenal iranien – nucléaire potentiel et capacités balistiques – continue de faire face à l’arsenal américain et israélien, déployé ou tenu en réserve.
Entre langage de négociation et démonstration de force, le mot «arsenal» reste au cœur d’un rapport de puissance non résolu.
Un mot né de la guerre… et de la mer
Le terme «arsenal» est né sur les rivages de la Méditerranée. Il entre en français au tournant du Moyen Âge, par l’intermédiaire de l’italien – notamment le vénitien arzana – lui-même issu de l’arabe dār aṣ-ṣināʿa, littéralement «la maison de la fabrication».
À l’origine, l’arsenal désigne un lieu: un espace organisé où l’on construit, répare et entrepose les instruments de guerre, en particulier les navires. Cette dimension matérielle et industrielle est essentielle. L’arsenal n’est pas l’arme isolée, mais le système qui la rend possible: infrastructures, savoir-faire, stocks, logistique.
La langue exprime ainsi une observation notable: la puissance ne réside pas seulement dans l’usage de la force, mais dans l’accumulation organisée des moyens.
Dès le XVIᵉ siècle, le mot s’enrichit d’un sens métaphorique: arsenal d’arguments, arsenal d’idées.
L’arsenal comme ligne rouge: Washington contre Téhéran
Dans le bras de fer actuel, le mot «arsenal» cristallise deux visions irréconciliables de la sécurité. Du point de vue américain, l’arsenal iranien forme un tout indissociable: nucléaire, missiles balistiques, capacités régionales. Il ne s’agit plus seulement d’empêcher l’accès à la bombe, mais de neutraliser ce que Washington perçoit comme un système global de menace. L’arsenal devient ici un problème stratégique total, que seule une réduction drastique – voire un démantèlement – pourrait résoudre.
À Téhéran, la lecture est inverse. Pour les Gardiens de la révolution, l’arsenal n’est pas un outil d’expansion, mais un rempart existentiel. Le programme balistique, en particulier, est présenté comme la dernière garantie crédible de dissuasion, surtout après l’affaiblissement relatif du réseau régional iranien et les frappes répétées contre ses infrastructures. Toucher à cet arsenal reviendrait, dans cette logique, à désarmer l’État face à des adversaires technologiquement supérieurs.
Ainsi, le mot «arsenal» devient le symbole d’une souveraineté disputée. Pour les États-Unis, limiter l’arsenal iranien est une condition de stabilité régionale. Pour l’Iran, le préserver est une question de survie politique et sécuritaire.
Le sort de la région suspendu aux négociations
«Nos idées ont été échangées et les points de vue de l'autre partie nous ont été présentés», a déclaré vendredi M. Araghchi à la télévision d'État iranienne.
«La marche à suivre dépendra de nos consultations avec nos capitales», a-t-il ajouté. Il a également exprimé le souhait que «Washington» s’abstienne de «menaces et de pressions» afin que «les pourparlers puissent se poursuivre», les modalités et le calendrier n’ayant pas encore été fixés.
L’asymétrie des attentes demeure: les États-Unis entendent élargir le débat à l’ensemble de l’arsenal iranien alors que Téhéran s’en tient à une approche strictement nucléaire, conditionnée à la levée des sanctions économiques.
Dans cet entre-deux diplomatique, l’arsenal de chaque partie agit comme un levier de négociation, un langage implicite de la puissance.
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À l’approche de la Saint-Valentin, février s’impose comme le mois de l’amour. Mais que met-on vraiment derrière ce mot que l’on croit évident? En sept volets, cette série propose une exploration culturelle du sentiment amoureux: son histoire, ses récits, ses contraintes et ses désillusions, pour comprendre comment nos façons d’aimer se sont construites et continuent d’évoluer.
Nous aimons croire que nos histoires sentimentales sont uniques. Pourtant, dès l’enfance, nous apprenons à aimer à travers des récits qui nous précèdent. Films, séries, chansons et romans n’ont pas seulement raconté l’amour: ils en ont fixé les cadres, les gestes attendus, les mots jugés légitimes et même les déceptions acceptables. Sans toujours en avoir conscience, la culture populaire façonne notre manière de vivre les relations amoureuses.
Le cinéma a joué un rôle central dans cette mise en forme. Depuis l’âge d’or hollywoodien, l’amour y est présenté comme une histoire reconnaissable : une rencontre, des obstacles, une crise, puis une résolution. Peu à peu, cette structure s’est imposée comme une norme affective. Aimer, ce serait vivre une relation avec un début clair, des épreuves signifiantes et, si possible, une fin heureuse. Le couple devient alors un récit à mener à bien, et toute relation qui s’en éloigne paraît incomplète, fragile ou vouée à l’échec.
Les comédies romantiques ont largement contribué à cette vision. Elles ont diffusé l’idée que l’amour «vrai» doit être évident, presque magique. Les difficultés y sont temporaires, les malentendus toujours levés à temps. Ce modèle crée une attente paradoxale: nous souhaitons des relations simples, mais chargées d’une intensité exceptionnelle. Or la réalité affective est rarement aussi lisible. Quand l’expérience vécue ne correspond pas au scénario appris, le doute apparaît: est-ce encore de l’amour?
La chanson populaire a, elle aussi, joué un rôle majeur. Elle a donné une langue aux émotions amoureuses, mais aussi des repères implicites. Les refrains parlent de passion absolue, de manque insupportable, de désir exclusif. Aimer, ce serait souffrir intensément et vouloir sans limite. Ces récits rendent certaines émotions socialement acceptables – la jalousie, la dépendance, la douleur – tout en rendant suspectes des formes de lien plus calmes ou plus nuancées. L’amour apaisé y semble souvent trop ordinaire pour être célébré.
Les séries contemporaines ont renforcé ce phénomène. En multipliant les intrigues sentimentales, elles montrent l’amour dans sa répétition: ruptures, retours, triangles amoureux, crises successives. Si elles offrent parfois une image plus réaliste des relations, elles entretiennent aussi une tension permanente. L’amour devient un espace dramatique continu, où l’ennui est perçu comme un signe d’échec et la stabilité comme un manque d’histoire. Là encore, la relation est évaluée selon sa capacité à produire du récit.
La littérature n’échappe pas à cette logique. Du roman sentimental aux textes contemporains, l’amour y occupe souvent une place centrale. Mais en devenant un moteur narratif, il s’est aussi transformé en épreuve personnelle. Aimer, ce n’est plus seulement partager un lien, c’est se définir, se transformer, parfois se perdre. Héritée du romantisme, cette vision continue d’influencer nos représentations: l’amour serait censé révéler notre vérité la plus intime.
Ce conditionnement narratif a des effets très concrets. Il façonne nos attentes et notre manière d’interpréter les relations. Nous guettons les grands gestes, les preuves visibles et les signes spectaculaires. Le silence inquiète, la banalité dérange. La culture populaire nous apprend ainsi non seulement comment aimer, mais aussi comment reconnaître – ou disqualifier – l’amour.
Pour autant, il serait trop simple d’y voir une pure manipulation. Ces récits offrent aussi des ressources précieuses: ils aident à nommer des émotions floues et à partager des expériences communes. Le problème n’est pas leur existence, mais le fait qu’ils deviennent des modèles implicites, présentés comme naturels. Lorsqu’ils se transforment en normes, ils rassurent autant qu’ils enferment.
Aujourd’hui, certains récits commencent à s’en détacher. Films, romans et séries proposent de plus en plus des amours imparfaites, parfois sans résolution nette. Ils montrent des relations qui ne suivent pas de trajectoire idéale, mais qui existent malgré tout. Cette évolution traduit une fatigue face au grand récit romantique, et peut-être le désir de formes plus proches de l’expérience réelle.
Aimer reste une expérience intime, mais jamais totalement vierge. Entre désir personnel et modèles appris, nos relations se construisent dans un dialogue constant avec les récits qui nous entourent. Prendre conscience de ces influences, c’est peut-être se donner la liberté de l’inventer autrement.
À suivre : L’amour sous contraintes : quand aimer signifie aussi composer avec le pouvoir
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Quand l’amour devient un scénario
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Films, séries, chansons et romans n’ont pas seulement raconté l’amour : ils ont façonné nos attentes, nos gestes et nos déceptions. En transformant l’expérience amoureuse en en modèle tout fait, la culture populaire influence nos relations, souvent à notre insu.
Avez-vous déjà eu l’impression de vivre une histoire d’amour « comme dans un film » ?
Pour en savoir plus, lisez l’article de Bélinda Ibrahim sur #IciBeyrouth via le lien en bio.
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À l’approche de la Saint-Valentin, février s’impose comme le mois de l’amour. Mais que met-on vraiment derrière ce mot que l’on croit évident ? En sept volets, cette série propose une exploration culturelle du sentiment amoureux: son histoire, ses récits, ses contraintes et ses désillusions, pour comprendre comment nos façons d’aimer se sont construites et continuent d’évoluer.
L’amour est souvent présenté comme une évidence intemporelle, une expérience universelle que toutes les sociétés partageraient sous des formes à peine différentes. Pourtant, l’histoire culturelle montre l’inverse : aimer est une pratique profondément située, façonnée par les normes sociales, les institutions, les récits littéraires et les cadres symboliques propres à chaque époque. Le sentiment amoureux n’est pas immuable ; il se transforme, se codifie, se contredit parfois. En retraçant ses métamorphoses, on découvre moins une vérité éternelle qu’un révélateur des sociétés qui l’ont pensé.
Dans l’Antiquité grecque et romaine, l’amour n’existe pas comme un bloc homogène. Les Grecs distinguent plusieurs formes d’attachement : éros pour le désir, philia pour l’amitié, agapè pour l’amour désintéressé. Cette pluralité n’est pas anodine : elle indique que le lien amoureux n’est ni central ni nécessairement lié au couple conjugal. Le mariage relève avant tout de la transmission patrimoniale et de l’ordre civique. L’amour, lui, circule ailleurs : dans l’amitié masculine, dans les relations pédagogiques, dans le plaisir. Chez Platon, l’amour devient même un moteur d’élévation intellectuelle, un chemin vers le Beau et le Vrai, bien loin de l’idéal romantique moderne.
Rome, de son côté, aborde l’amour comme un art social. Ovide, dans L’Art d’aimer, décrit la séduction comme une pratique maîtrisable, presque stratégique. L’amour y est jeu, technique, rhétorique ; il s’apprend et se cultive. Rien ici de l’idée d’âme sœur ou de passion exclusive : aimer n’est pas se perdre, mais savoir faire.
Le Moyen Âge marque un tournant décisif avec l’émergence de l’amour courtois. Dans les cours aristocratiques du XIIᵉ siècle, les troubadours inventent une nouvelle grammaire amoureuse : aimer devient une épreuve, un service rendu à une dame idéalisée, souvent inaccessible. Cet amour est codifié, ritualisé, et surtout dissocié du mariage, qui reste une affaire d’alliances et de lignages. La distance, l’attente et la frustration ne sont plus des obstacles : elles deviennent la condition même de l’intensité amoureuse. Aimer, c’est souffrir, désirer sans posséder, transformer le manque en vertu. L’amour cesse d’être un simple plaisir pour devenir une expérience morale et symbolique.
À la Renaissance, l’individu commence à s’imposer comme sujet central. L’amour se fait plus introspectif, plus personnel. Les poètes, de Pétrarque à Dante, décrivent un sentiment qui transforme celui qui aime, qui le travaille de l’intérieur. Ce n’est plus seulement une posture sociale, mais une expérience intime, parfois contradictoire. Le sentiment amoureux devient un lieu de tension entre l’idéal et le réel, entre l’élévation et la souffrance. Cette subjectivation prépare le terrain à la révolution romantique.
C’est au tournant des XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles que l’amour tel que nous le concevons aujourd’hui s’impose véritablement. Le romantisme érige la passion en valeur suprême. Aimer, désormais, c’est se révéler à soi-même, s’engager corps et âme, parfois contre les normes sociales. Stendhal théorise ce mouvement avec la célèbre notion de « cristallisation » : l’être aimé devient le support de projections idéales, le miroir d’un désir absolu. L’amour n’est plus maîtrisé ; il déborde et justifie les excès. Cette conception passionnelle s’accompagne d’une attente nouvelle : celle que l’amour donne sens à l’existence.
Le XXᵉ siècle introduit un regard plus critique. Avec la psychanalyse, l’amour cesse d’être seulement exalté : il est interrogé. Sigmund Freud montre que l’amour est traversé par l’inconscient, les répétitions et les conflits infantiles. Aimer n’est plus seulement choisir ; c’est rejouer. Le sentiment amoureux devient un terrain d’ambivalence, mêlant attachement, dépendance, idéalisation et angoisse de perte. Cette lecture fissure l’illusion d’un amour naturellement harmonieux.
Aujourd’hui, l’amour se décline sous une multiplicité de formes : conjugal, libre, exclusif ou non, durable ou éphémère. Les normes se fragmentent, les modèles coexistent. Loin de signifier la fin de l’amour, cette diversité rappelle sa nature profondément culturelle. Chaque époque invente les récits qui lui permettent d’aimer… ou de croire aimer.
Ainsi, l’amour ne peut pas être réduit à un simple sentiment. Il est une construction mouvante. En ce sens, aimer n’a jamais cessé de changer et c’est peut-être cette instabilité même qui le rend si difficile à définir.
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string(51) "Et si aimer n’était pas naturel, mais appris ?"
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string(416) "Et si l’amour n’avait rien d’universel ? Ce que nous appelons aujourd’hui « sentiment amoureux » est le produit d’une histoire, de normes et de récits qui ont évolué au fil des siècles. Du Moyen Âge aux idéaux modernes, chaque époque a inventé ses façons d’aimer et ses interdits.
Premier volet d’une série en sept articles consacrés au sentiment amoureux.
À lire sur #IciBeyrouth
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string(646) "GD: please use this pic as main. Thanks a lot!
https://www.shutterstock.com/fr/image-photo/desire-love-human-hands-connecting-heart-2403892179
Instagram :
Title : Aimer a-t-il toujours voulu dire la même chose ?
Caption :
L’amour que nous croyons universel est en réalité une construction historique. Du Moyen Âge aux idéaux romantiques modernes, chaque époque a façonné ses façons d’aimer, ses attentes et ses interdits, transformant le sentiment amoureux au fil du temps.
Aimer aujourd’hui, est-ce vraiment aimer librement ?
Pour en savoir plus, lisez l’article de Bélinda Ibrahim sur #IciBeyrouth via le lien en bio.
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